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WALK ON THE PUBLIC SITE - 2016       RETOUR / BACK


Ariane Koch & Sarina Scheidegger, Pareillement

1ère partie, Carouge (14h)
2ème partie, Plainpalais (15h)
3ème partie, Bains des Pâquis (16h)
03.12.16

Avec Lucien Haug, Sophia Megert, Marcus Rehberger,
Stéphanie Rosianu, David von Numers.

   

 

 

 

 

Speakers’ corner

Ariane Koch et Sarina Scheidegger ont construit et scénarisé leur performance Pareillement autour de l’espace public, de ses potentialités et de sa reconquête par le biais de l’art et du pouvoir de la parole (« Is there a message for the city ? Is there a reflexion of this place ? »).  Comme à leur habitude, elles tissent un texte à quatre mains, qui est ensuite lu et joué par des acteurs. Leur performance est en l’occurrence basée sur le chiffre trois : divisée en trois parties exécutées pendant trois moments d’une journée, dans trois lieux différents à Genève (zone industrielle de Carouge,  plaine de Plainpalais et Bains des Pâquis), elle est incarnée par trois jeunes acteurs s’exprimant en trois langues (français, allemand et anglais). La théâtralité assumée qui en résulte est renforcée par la présence de deux vendeurs de t-shirts ambulants, sur lesquels sont reproduits trois fragments tirés du texte récité : « Ich bin ein Schwam » (je suis une éponge), « je suis rapide » et « I am done with cuteness » (J’en ai fini d’être mignon-ne).

Le texte tire sa vigueur acidulée de sa triple émission, de la valse rythmée entre les trois récitants, qui se passent la balle alternativement, mais surtout de son contenu qui joue sur plusieurs registres et tonalités : interjection ou apostrophes, aphorismes, slogans, questions saugrenues ou terre-à-terre extraites du quotidien, jeux de mots (« la rue, I rule ») s’enchaînent à un rythme soutenu. L’effet de surprise et de contraste a une répercussion parfois absurde, très souvent drôle (« I might be dead but I still look pretty ») ; les enchaînements rapides, les sauts dans des registres éloignés évoquent autant des bribes de conversation entendues dans le brouhaha des lieux public que le « stream of consiousness » de James Joyce, les voix intérieures se mêlant les unes aux autres, comme si toutes les paroles de la ville s’étaient engouffrées dans un seul texte.

 

 



A la ville et à ses habitants, aux bruits des machines et aux bavardages humains, les deux auteures ont répondu « pareillement », par un écho sous forme de zapping plein d’ironies et de thèmes contrastés, qui mettent à nu, tour à tour, les affres de notre société contemporaine (« das Airbnb Problem»), ses préoccupations plus ou moins sincères (le réchauffement climatique), ses problèmes de couple et de possession, l’actualité politique avec le retour des extrêmes droites, le féminisme (« Cathédrale Saint-Pierette »), la compétition érigée au rang de vertu, les utopies et les dystopies  (le néologisme « Ich utopiere »).

Avec leur flot de mots, A. Koch et S. Scheidegger occupent à leur manière l’espace public dans une tentative de réappropriation par l’oralité : les trois jeunes performeurs en jeans et baskets ne deviennent-ils pas leur porte-voix, commentant l’actualité et prenant librement la parole à la manière des speakers’corners britanniques ?

Une des images les plus frappantes du texte est peut-être celle de la ruche et la disparition des abeilles, vision terrible et puissante comme un symbole eschatologique : cette image a valeur de métonymie pour notre société humaine, très occupée à produire, mais fragile et aveugle, et proche du gouffre. La disparition, et la peur de disparaître, traversent comme une lame de fonds tout le texte ; entre espoir et désillusion, les propos des trois Cassandre d’aujourd’hui, clairvoyantes mais maudites, se rapprochent plus de cris d’alarme que de joie. Derrière l’abondance de l’écriture transparaît alors l’urgence d’être entendu (« Ich will gehört sein »), derrière la course et l’épuisement vers la réussite et vers la visibilité, derrière la litanie, le silence et le rideau du show qui se baisse.

« Fertig. Schluss. Ende. Finito. »

Yves Christen

Ariane Koch et Sarina Scheidegger *1988 et *1985,
vivent et travaillent à Bale.

Photos © Emmanuelle Bayart

     
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