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Jérôme Leuba, Battlefield #120

De la Place de la Fusterie à la Place du Molard, Genève (10h – 18h)
17.09.16

 

 

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Genève, samedi, Rues-Basses, grande affluence, rythme soutenu des démarches, seuls s’arrêtent ceux qui prennent le tram. Peu de flâneurs, étonnant d’ailleurs…comme si la profusion d’enseignes, l’inflation d’achats possibles, obligeaient à se presser.
Dans la foule, une femme pousse un caddie rempli de cabas ; les sacs en plastique ou en papier affichent des logos de marques très différenciées, de la grande surface populaire à la boutique luxueuse.
La femme déambule, dirige le caddie avec peine, s’arrête, croise les bras, regarde à droite, à gauche, repart, d’un même pas lent. Habillée d’un imperméable gris, pantalon sombre, cheveux courts, tenue passe-partout confirmée lorsqu’on s’approche d’elle, par le rouge à lèvres discret et la propreté de ses vêtements ; seul détail marquant : ses bottines rouges.
Difficile de cerner son appartenance sociale, qui reste dans la même indéfinition que le contenu du caddie constitué de marques de tout horizon.

La femme ne suscite que peu d’attention de la part des passants, à peine quelques regards glissés, plus souvent dans son caddie que sur elle, d’ailleurs.

Jérôme Leuba utilise volontairement des signes ténus, d’autant plus discrets que cette Battlefield 120 se déroule dans un espace urbain à une heure d’affluence, saturée de messages visuels et sonores. C’est pourquoi, la singularité déambulatoire de cette figure féminine ne s’impose pas de manière flagrante ; au contraire, elle semble participer de la fièvre acheteuse d’un samedi ordinaire…

Pourtant, le contenu du caddie est bien plus insolite qu’il n’y paraît à première vue : les logos luxueux côtoient un ballot laissant apparaître une couverture, un bagage évoque la forme d’un sac de couchage, quelques sachets plastique pendent sur les côtés.

 

Un malaise découle de cette collision de signes contradictoires, entre les vulgaires sachets plastique, les cabas de grandes marques, et la couverture matelassée. A l’idée du caddie comme outil pour transporter les achats courants se superpose l’image du « caddie maison » des SDF, médiatiquement imposée comme leur territoire personnel pour accumuler des biens résiduels.
Comment décoder alors la présence de cette femme : est-elle la représentation parfaite d’une grande consommatrice ou d’une laissée-pour-compte de la société ?
Une sans abri ? une clocharde ? cette lecture est d’autant plus plausible que son visage offre parfois des signes de souffrance, ou une impression d’irrésolution ; elle semble n’avoir pas de but précis et s’oppose au flux des passants qui affichent tous une allure déterminée.

La comédienne Carine Baillod occupe ainsi la sphère publique comme une sculpture vivante, pour dupliquer le réel presque à l’identique, avec toutefois quelques décalages perturbateurs imperceptibles.
Avec ses scénarios si proches de la banalité quotidienne ordinaire, Jérôme Leuba se joue des codes imposés par la culture ambiante. Il perturbe la lecture unilatérale des signes constitutifs de la société et nous rappelle que la soi-disant évidence d’un signifié n’est jamais que le résultat de conventions qui nous imprègnent et nous formatent au fil des jours…

PS. Pourquoi les bottines rouges… ?

Myriam Poiatti

Jérôme Leuba *1970, vit et travaille à Genève

Photos © Emmanuelle Bayart