PERF
WALK ON THE PUBLIC SITE - 2016       RETOUR / BACK


Elena Montesino, Le Bûcher des endettés
Défilé de la Place Bel-Air (Crédit Suisse) à la pointe de la Plaine de
Plainpalais, bûcher à la pointe de la Plaine de Plainpalais (18h-22h)
15.12.16

 

 

-

  -
   

 

-

 

-

     

En descendant, par cette froide nuit de décembre, des hauteurs de la vieille ville vers la plaine de Plainpalais, je ne cesse de penser à Michel Servet. Et je pense aussi un peu à Savonarola, inquiète et bonhomme à la fois de savoir que je me dirige vers un bûcher. Alors qu’une cinquantaine de personnes armées de crécelles, avec à leur tête l’artiste Elena Montesinos, ajustent leur pas au rythme de tambours carnavalesques, escortées par des agents municipaux en charge de les mener saines et sauves jusqu’aux flammes, je tente de penser le feu comme agent provocateur, comme agent libérateur, comme agent bonheur. On quitte les anciennes murailles pour se diriger vers la ville nouvelle. Servet, condamné puis brûlé à Champel, hors des murs de l’ancienne Genève, me revient à l’esprit. Quelle est l’angoisse étouffante, l’épouvante fielleuse qui excita ses bourreaux ? Les choses dont on n’est que peu fier se font préférablement en des lieux lointains, en des endroits où l’on va et desquels on revient sans que la quiétude du foyer ne soit durablement troublée, sans que le quotidien n’en porte de marque autre que celle à laquelle consent le cœur. Mais ce soir-là, l’appel à mettre au bûcher est bien différent et se déroule dans le noyau de la ville actuelle : on ne brûle ni vanités, ni haines, ni les Narcisses, ni les intolérants. Et malgré la sémantique taquine du titre de la performance à laquelle nous sommes conviés, aucun endetté ne sera condamné à l’autodafé. On participe davantage à un feu de joie, un gigantesque grill où l’on brûle ses factures comme d’autres grilleraient du poisson.

 

 

La petite équipe s’arrête vers le bout de la plaine et balance dans un container les factures douloureuses, les douloureuses en souffrance, les souffrances en suspens. L’esprit est à la participation et le geste décharge. Chauffés par des flammes circonscrites, les badauds s’attardent et s’enquièrent du motif des braises, tandis que les endettés avertis soulagent leurs sacs de quelques kilos de papier. Les sommes ainsi réduites en cendres sont additionnées dans un grand cahier noir et atteignent un total de plusieurs centaines de milliers de francs : on s’endette, on stigmatise, on consomme ; on est endetté, parfois par des instances plus puissantes, on a honte, ou pas du tout, on balance, on s’en balance, on se ruine, on est ruiné, on est libéré, et on recommence. C’est au final cette drôle de ronde qu’Elena Montesinos considère par sa performance. L’action constitue cette dernière en tant que tel, la fait exister, et dessine en même temps une possibilité de s’approprier ou de se réapproprier une forme de souveraineté. Le Bûcher des endettés : un feu comme agent indépendance.

Petra Krausz

 

The Montesinos Foundation (Elena Montesinos) *1971, vit et travaille à Genève

 

 

 

Photos © Dorothée Thébert Filliger

     
-   -
     
-   -
     
-   -